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BY-NC-ND 3.0 license Open Access Published by De Gruyter June 7, 2016

“Mais vous avez tout à fait raison M. le Premier ministre” Termes d’adresse et débats politiques télévisés de l’entre-deux-tours (1974–2012)

“Tiene usted toda la razón, señor Primer Ministro” Formas de tratamiento y debates políticos televisados entre las dos vueltas electorales (1974–2012)
“You are quite right Mr. Prime Minister!” Terms of address and televised political debates between the two turns of the French presidential elections (1974–2012)
Françoise Sullet-Nylander and Malin Roitman

Résumé

Depuis 1974, le débat de l’entre-deux-tours affrontant les “finalistes” avant le second tour des élections présidentielles est devenu une “institution” en France (1974: Giscard d’Estaing / Mitterrand; 1981: Mitterrand / Giscard d’Estaing; 1988: Mitterrand / Chirac; 1995: Chirac / Jospin; 2007: Sarkozy / Royal et 2012: Hollande / Sarkozy). Après avoir mené plusieurs études linguistico-discursives sur ce même corpus − en particulier sur les modes de questionnement, la réfutation et les formes de discours rapporté −, les auteures s’intéressent ici aux termes d’adresses utilisés par les deux candidats en face-à-face dans les six débats susnommés. Les études de l’ouvrage dirigé par Catherine Kerbrat-Orecchioni (2010), S’adresser à autrui. Les formes nominales d’adresse en français, ont bien a montré que les usages appellatifs varient considérablement d’un genre interactionnel à l’autre. Il semble ainsi justifier de mener une étude approfondie, à la fois quantitative et qualitative, de l’évolution de ces usages appellatifs au sein du genre discursif des débats politiques télévisés de l’entre-deux-tours, ceux-ci couvrant une période d’une quarantaine d’années. Les auteures s’interrogent sur les formes (Monsieur +  patronyme, Madame +  patronyme, Monsieur le Premier ministre, etc.) des termes d’adresse et sur la fréquence avec laquelle ils sont utilisés au fil des décennies. L’analyse porte également sur l’emploi de ces formes en allocution et / ou en délocution et sur les fonctions pragmatiques que jouent ces unités dans les débats de l’entre-deux-tours.

Resumen

Desde 1974, el debate televisivo entre los “finalistas” para la segunda vuelta de las elecciones presidenciales se ha convertido en una “institución” en Francia (1974: Giscard d‘Estaing / Mitterrand; 1981: Mitterrand / Giscard d‘Estaing; 1988: Mitterrand / Chirac; 1995: Chirac / Jospin; 2007: Sarkozy / Royal, y 2012: Hollande / Sarkozy). Tras realizar varios estudios lingüístico-discursivos sobre este mismo corpus − en particular sobre las formas de interrogación, la refutacion y las formas de discurso indirecto− en el presente artículo las autoras se interesan por las formas de tratamiento utilizadas por los respectivos candidatos en el cara a cara de los seis debates mencionados. Los trabajos de la obra dirigida por Catherine Kerbrat-Orecchioni (2010), S’adresser à autrui. Les formes nominales d’adresse en français, han mostrado que el uso de los apelativos varía considerablemente de un género interaccional a otro. Esto justifica emprender un estudio, cuantitativo y cualitativo a la vez, de la evolución del uso de apelativos en el género discursivo que constituyen los debates políticos televisados entre las dos vueltas electorales, los cuales cubren un período de cuarenta años. Las autoras observan las formas de tratamiento (Monsieur+ patronímico, Madame+ patronímico, Monsieur le Premier ministre, etc.) y la frecuencia con que se utilizan a lo largo de cuatro décadas. Así mismo, el análisis trata sobre el empleo de estas formas en alocución y / o en delocución y sobre las funciones pragmáticas desempeñadas por estas unidades en los debates.

Abstract

Since 1974, the TV-debate between the “finalists” before the second round of presidential elections has become an “institution” in France (1974: Giscard d‘Estaing / Mitterrand; 1981: Mitterrand / Giscard d’Estaing; 1988: Mitterrand / Chirac; 1995: Chirac / Jospin; 2007: Sarkozy / Royal and 2012: Sarkozy / Hollande). After having conducted several linguistic-discursive studies on the same corpus – especially on the modes of questioning, refutation and forms of reported speech –, the authors are interested here in terms of address used by both candidates face to face in the six debates mentioned above. The studies included in the book directed by Catherine Kerbrat-Orecchioni (2010), S’adresser à autrui. Les formes nominales d’adresse en français, have demonstrated that appellative practices vary considerably from one interactional genre to another. It seems then well justified to conduct a study, both quantitative and qualitative, on the evolution of these appellatives usages within the discursive genre of TV political debates, which cover a period of more than forty years. The authors look at the forms of terms of address (Monsieur +  patronymic, Madame +  patronymic, Monsieur le Premier ministre, etc.) and at the frequency with which they are used over the last four decades. The analyses also focus on the use of these forms in speech in allocution and / or in delocution and on the pragmatic functions played by these units in the debates.

1 Introduction

Inspirées, entre autres, par les études menées par Clayman & Heritage (2002) sur le rapport journalistes-présidents américains, nous avons pris l’initiative, en 2008, d’analyser les débats politiques télévisés dits de l’entre-deux tours des élections présidentielles françaises de 1974 à 2012.1[1] Ces face-à-face sont déterminants dans la vie politique française et constituent un objet d’investigation particulièrement intéressant pour l’analyse du discours politico-médiatique. Dans trois premières études à caractère linguistico-discursif, nous nous sommes intéressées à l’emploi de phénomènes linguistiques tels que les modes de questionnement, les préconstruits et les discours rapportés dans ce genre discursif (Sullet-Nylander & Roitman, 2010a, 2010b et 2011).

L’étude que nous présentons ici porte sur les formes nominales d’adresse utilisées dans l’ensemble des débats à ce jour: en 1974, Valéry Giscard d’Estaing vs François Mitterrand; en 1981, Valéry Giscard d’Estaing vs François Mitterrand; en 1988, François Mitterrand vs Jacques Chirac; en 1995, Jacques Chirac vs Lionel Jospin; en 2007, Ségolène Royal vs Nicolas Sarkozy et en 2012, François Hollande vs Nicolas Sarkozy.2[2] Il s’agira d’une étude à la fois quantitative et qualitative dans laquelle on s’intéressera en premier lieu à l’emploi des formes nominales d’adresse entre les candidats.3[3] En effet, l’emploi de tel ou tel terme d’adresse permet de définir la relation que les participants entretiennent les uns avec les autres dans l’interaction; ces formes permettent également de caractériser les rituels sociaux de hiérarchie et de respect (Lehmann 2010: 4). Il nous semble particulièrement intéressant d’analyser chacun des face-à-face sous l’angle de l’adressage (Kerbrat-Orecchioni, 2010) et de mettre en lumière les changements et les continuités au fil des quarante dernières années.

Après avoir effectué un bref parcours des recherches antérieures, de la terminologie et des définitions concernant notre objet d’étude (section 2), nous présenterons nos hypothèses et questions de recherche (section 3). Les sections suivantes seront consacrées aux analyses (quantitatives) des termes d’adresse présents au fil des six débats (section 5) et à leurs fonctions pragmatiques (section 6).

2 Études antérieures, terminologies et définitions

L’ouvrage sur les formes nominales d’adresse dirigé par Catherine Kerbrat-Orecchioni (2010) comprend dix études de ces formes linguistiques dans divers contextes situationnels:4[4] conversations familières, réunions de travail, à l’école, au gouvernement, au parlement, dans les interviews politiques radiophoniques, dans le phone-in, dans l’émission L’île de la tentation et dans le débat Royal-Sarkozy du 2 mai 2007. Cette variété d’études sur le sujet a montré que les usages appellatifs varient considérablement d’un genre interactionnel à l’autre. Il nous semble donc justifier de faire une étude approfondie de l’évolution de ces usages appellatifs au sein du genre discursif des débats politiques télévisés de l’entre-deux-tours, ceux-ci couvrant une période d’une quarantaine d’années. Il convient de préciser dès à présent que les règles en vigueur, bien qu’assez souples et implicites, préconisent que les candidat. e.s s’adressent l’un.e à l’autre à l’aide de la formule monsieur ou madame, suivi du patronyme. C’est, selon Kerbrat-Orecchioni (2012: 30), cet usage “symétrique et égalitaire” qui catégorise les deux débatteurs “comme de simples candidats”. On verra par la suite que cet usage est loin d’être la règle au fil des 40 dernières années et que c’est à celui-ci que le candidat Mitterrand a failli en 1988 face à Jacques Chirac.

Selon Kerbrat-Orecchioni (2010: 9), tous les énoncés sont adressés, qu’ils comportent ou non un terme d’adresse, c’est-à-dire une “forme linguistique désignant explicitement l’allocutaire”. Cette auteure précise également que les termes d’adresse ne sont pas nécessairement des termes en adresse et qu’ils sont généralement susceptibles de désigner, outre l’allocutaire (valeur allocutive), le délocuté (valeur délocutive). Dans la première partie de notre étude, nous reviendrons sur les fonctions des termes d’adresse dans les débats: nous mettrons en particulier l’accent sur la différenciation entre l’emploi interpellatif (toi à qui je parle) et l’emploi désignatif renvoyant à un délocuté (celui ou celle de qui je parle). Nous parlerons ainsi d’un côté de fonction allocutive et de l’autre de fonction délocutive, bien que cette distinction ne soit pas toujours aisée à faire dans le vif des interactions verbales. Nous chercherons ainsi à relever les différences entre les débats au fil des années et entre les candidats, quant à leur profil interpellatif (de Chanay, 2010).

Enfin, précisons que nous excluons de notre étude, les pronoms d’adresse, qui pourraient faire l’objet d’une étude à part. En effet, à l’instar de Johnen (2014), nous considérons que les formes nominales d’adresse permettent d’exprimer des valeurs relationnelles et sociales plus nuancées que les formes pronominales.5[5] Dans le genre discursif à l’étude, ces formes, sont chargées de fonctions pragmatiques diverses sur lesquelles nous reviendrons.

Comme le signale André Petitjean,6[6] la terminologie diffère entre terme d’adresse, forme d’adresse ou nom d’adresse, selon les différents chercheurs. Nous avons choisi de travailler avec le syntagme terme d’adresse (abrégé TA dans la suite du texte) qui s’applique à toute forme renvoyant dans le discours à l’autre, directement (vocatif) ou en référence. Dans notre étude, le syntagme terme d’adresse couvrira les formes suivantes:

  1. Monsieur / Madame (ex. Madame, débat 2007)

  2. Monsieur / Madame + patronyme (ex. Madame Royal, débat 2007)

  3. Monsieur / Madame + prénom + patronyme (ex. Monsieur François Mitterrand, débat 1981)

  4. Monsieur / Madame + titre / fonction (ex. Monsieur le Premier ministre, débat 1988)

  5. Prénom + patronyme (ex. Jacques Chirac, débat 1995)

3 Questions de recherche et hypothèses

Les principales questions de recherche de notre étude seront les suivantes:

  1. Quelles formes sont utilisées, au fil des six débats, pour l’activité d’ adressage (Kerbrat-Orecchioni, 2010) et avec quelle fréquence?

  2. Au-delà de la fonction de désignation, quelles sont les fonctions pragmatiques de ces TA au sein des débats?

  3. Peut-on observer des changements / des continuités entre les six débats et entre les (sept) candidats au cours des 42 dernières années?

Comme il a déjà été mentionné, les usages appellatifs varient considérablement d’un genre discursif à l’autre: notre hypothèse est que dans le genre étudié ici, les TA ont des fonctions argumentatives déterminantes quant à la gestion du débat par les deux candidats en face-à-face.

4 Allocution et délocution

Arrêtons-nous dans un premier temps sur les formes employées en allocution. Il s’agit d’unités à fonction appellative qui se caractérisent, d’un point de vue syntaxique, par la propriété de détachement (Kerbrat-Orecchioni, 2010: 11). En voici quelques exemples extraits de quatre débats de l’entre-deux-tours:7[7]

(1)Débat de 1974:
VGE: Et à Lyon? Et à Paris?
FM: Est-ce que vous voulez que nous fassions le compte, monsieur Giscard d’Estaing, de l’ensemble des villes de France et des départements de France où je suis arrivé en tête? C’est tellement écrasant, à l’exception, en effet, du seul centre de Paris.
(2)Débat de 1995:
JC: Monsieur Jospin, 74 milliards de pertes immobilières du Crédit lyonnais, ça, c’est le système socialiste!
LJ: Donc, nous sommes en 1995, on ne peut pas toujours, Jacques Chirac, être tourné vers le passé, surtout vraiment vers l’aube, en plus, de cette situation.
(3)Débat de 2007:
SR: Non, monsieur Sarkozy, tout n’est pas possible dans la vie politique, ce discours, cet écart entre le discours et les actes, surtout lorsqu’il s’agit d’enfant handicapé, ce n’est pas acceptable. Je suis très en colère.
(4)Débat de 2012:
FH: Eh bien voilà une différence, monsieur Sarkozy, entre vous et moi. Moi, je protège les enfants de la République, vous, vous protégez les plus privilégiés, c’est votre droit.

Dans chacun de ces exemples, le TA est indiqué − dans la transcription − sous forme d’incise. Dans l’interaction, il vient renforcer l’acte de langage à l’œuvre dans l’énoncé: l’acte de questionner en (1) et l’acte de réfuter en (3); en ce qui concerne l’exemple (2), il s’agit pour Jacques Chirac d’une part et pour Lionel Jospin d’autre part de marquer leur désaccord avec l’adversaire; plus particulièrement dans l’énoncé de Jacques Chirac où le terme d’adresse apparait en position initiale (“Monsieur Jospin, 74 milliards de pertes immobilières du Crédit lyonnais, ça, c’est le système socialiste!”). Dans les deux énoncés, le terme d’adresse – que l’on pourrait qualifier ici, à l’instar de Détrie (2006), d’apostrophe nominale – vient appuyer l’assertion et constitue une sorte de rappel à l’ordre. Il en va de même, selon nous, de l’exemple (4) où, à l’aide du TA monsieur Sarkozy, François Hollande renforce la différence entre lui et son interlocuteur, ce qui est appuyé par l’emploi des pronoms toniques moi et vous dans l’énoncé suivant (“Moi, je protège les enfants de la République, vous, vous protégez les plus privilégiés, c’est votre droit”).

Selon Détrie (2006) et Monte (2007), il existe une corrélation assez forte entre la place du terme d’adresse en position finale et la modalité injonctive d’un côté, et entre la place à l’initiale ou en position médiane et la modalité interrogative. Dans notre corpus, le terme d’adresse apparait plus rarement en position finale que dans les deux autres positions. La plupart des occurrences de TA en fonction allocutive sont – comme dans les exemples (1) à (4) – placés au début ou au milieu de l’énoncé et servent à gérer l’interaction, c’est-à-dire à renforcer un acte de parole, à solliciter la parole ou à interrompre l’autre intervenant. Le plus souvent, dans le genre interactif du débat de l’entre-deux-tours, il ne s’agit pas de faire preuve de politesse vis-à-vis de son interlocuteur, mais au contraire de le mettre sous pression et de le responsabiliser face à ses propos ou arguments.

Voyons à présent les formes employées en délocution, c’est-à-dire des unités référentielles à la troisième personne.8[8] Dans le genre du débat, les TA en délocution sont intéressants car ils désignent l’allocutaire en même temps qu’ils servent à l’interpeller. Dans cette situation de communication où l’audience et les animateurs sont aussi des destinataires, le terme d’adresse, même en délocution, ne vise jamais exclusivement l’audience et / ou les animateurs, mais aussi l’allocutaire. Voyons quelques exemples extraits de quatre débats:

(5)Débat de 1974:
VGE: Monsieur Mitterrand a dit à l’instant une chose que je suis obligé de rectifier, qui n’est pas exacte: le dédoublement du minimum vieillesse ne conduit pas à 21 francs […] Alors, monsieur Mitterrand a recensé les difficultés quotidiennes des Français […] Monsieur Mitterrand part d’un raisonnement sur le passé, j’aurais préféré, et je le lui ai dit, parler de l’avenir.
(6)Débat de 1981:
FM: Après avoir entendu ce qui vient d’être dit par M. Giscard d’Estaing j’avais moi envie de lui poser une question et selon les règles qui ont été établies, ce sera donc une question indirecte qui sera quand même entendue. Je voulais simplement qu’on m’explique, c’est-à-dire que l’autre candidat veuille bien m’expliquer son raisonnement ne tombe-t-il pas dans le vide? Le 17 mai 1974, vous déclariez — c’était une autre élection présidentielle, il y a sept ans — Je vous demande de me croire, vous vous adressiez aux Français.
(7)Débat de 1988:
FM: Monsieur le Premier ministre a sorti, tout de suite, non pas tout son sac, pas vidé entièrement, je ne le pense pas, mais il est parti à l’assaut, c’est assez dans son tempérament; moi, j’ai le mien et j’aime bien voir les choses telles qu’elles sont.
(8)Débat de 2012:
FH: Que faire par rapport aux otages? Je n’ai pas les informations que peut-être monsieur Sarkozy peut nous livrer.

L’exemple (6) est particulièrement intéressant du point de vue du jeu entre allocution et délocution. Dans cette intervention, François Mitterrand s’adresse d’abord aux journalistes afin de poser une question à Valéry Giscard d’Estaing; comme il le dit de manière très explicite: “ce sera donc une question indirecte qui sera quand même entendue”. En effet, les règles en vigueur au moment du débat de 1981 sont que les candidats ne se posent pas de questions directement l’un à l’autre. Pourtant, les deux derniers énoncés de son intervention sont sur le mode allocutif, à l’aide de formes pronominales: “Le 17 mai 1974, vous déclariez — c’était une autre élection présidentielle, il y a sept ans — Je vous demande de me croire, vous vous adressiez aux Français…”. Convenons, avec de Chanay (2010: 290) que l’alternance délocution-allocution dans les débats de l’entre-deux-tours est plus complexe qu’il n’y parait. Dans le débat de 1981, ce sont ainsi les règles externes imposées aux candidats qui influent sur la forme des adresses à l’adversaire.

L’exemple (7), extrait du débat de 1988, illustre tout d’abord comment le candidat Mitterrand déroge à la règle selon laquelle il leur faut utiliser Monsieur +  patronyme (comme mentionné plus haut). En plus de nier à Jacques Chirac son statut de candidat à égalité avec lui-même, M. Mitterrand accentue, par l’emploi en délocution de Monsieur le Premier ministre, la prise de distance vis-à-vis de l’échange avec l’interlocuteur. Quant à l’exemple (5), il nous semble que Valéry Giscard d’Estaing cherche, à l’aide du terme d’adresse en délocution, à atténuer les critiques qu’il adresse à son interlocuteur. Il s’agit bien aussi d’une prise de distance, mais davantage ici en passant par des formules de politesse. Nous reviendrons plus loin sur ces effets pragmatiques des TA en délocution.

Ce bref parcours des TA utilisés en allocution et / ou en délocution dans les débats nous a déjà permis de déceler certaines fonctions pragmatiques spécifiques des TA dans notre corpus. Nous y reviendrons à la fin de cet article.

5 D’un débat à l’autre: résultats quantitatifs

Voyons à présent comment les TA en allocution et en délocution se répartissent au fil des débats de 1974 à 2012 (section 5.1, tableau 1) pour ensuite examiner les différentes formes de TA (section 5.2, tableaux 2–7).

Tableau 1

TA délocutifs et TA allocutifs.

Tableau 2

Formes de TA 1974.

Tableau 3

Formes de TA 1981.

Tableau 4

Formes de TA 1988.

Tableau 5

Formes de TA 1995.

Tableau 6

Formes de TA 2007.

Tableau 7

Formes de TA 2012.

5.1 Termes d’adresse employés en allocution vs en délocution

Dans le tableau 1, ci-dessous, nous utiliserons, comme dans les exemples cités, les initiales des candidats: FM = François Mitterrand; VGE = Valéry Giscard d’Estaing; JC = Jacques Chirac; LJ = Lionel Jospin; SG = Ségolène Royal; NS = Nicolas Sarkozy; FH = François Hollande.

Constatons dans un premier temps que le nombre de TA diffère assez considérablement d’un débat à l’autre. C’est en 2007 que leur nombre est le plus élevé, presque 130 occurrences. Nicolas Sarkozy s’adresse 117 fois à Ségolène Royal avec un terme d’adresse (emplois allocutif et délocutif confondus). En 2012, il s’adresse 101 fois à François Hollande avec un TA. Ces deux derniers débats se démarquent des précédents par leur intensité interactive: les tours de paroles y sont plus courts et arrivent avec une fréquence plus élevée que dans les précédents. En 2007, un TA est employé tous les 70 mots et, en 2012, tous les 50 mots. Les fréquences des TA dans les autres débats sont les suivantes: 1974, un TA tous les 90 mots; 1981, un TA tous les 154 mots; 1988, un TA tous les 155 mots et, en 1995, un TA tous les 124 mots. Ainsi, dans les quatre premiers débats, les TA arrivent avec une fréquence plus faible, même si celui de 1974 est un peu plus riche en TA que les suivants. On peut ainsi constater qu’il existe une certaine relation entre la fréquence des tours de parole et le nombre de TA utilisés.

Il est également intéressant de constater que Nicolas Sarkozy utilise plus de TA avec Ségolène Royal qu’avec François Hollande. À partir de ce résultat, il aurait certainement été intéressant d’étudier les TA d’une perspective qui prend en compte les genres sexuels. Cependant, à ce stade de notre étude, nous ne pouvons dire si cet usage abondant de la part de Nicolas Sarkozy avec Ségolène Royal pourrait s’expliquer comme un dispositif discursif sexué. On peut en effet se demander si l’usage (abondant) des TA par Nicolas Sarkozy – aussi bien en 2007 qu’en 2012 – représente une tendance générale, d’un point de vue diachronique, ou bien cela montre-t-il tout simplement une préférence personnelle de l’ex-président? À ce sujet, il peut être intéressant de mentionner que de tous les candidats, c’est Ségolène Royal qui se sert le moins des TA, bien qu’elle participe à un des débats les plus interactifs.

Comme l’indique également le tableau 1 ci-dessus, c’est en 1981 et 1988 que les candidats produisent le moins de TA. Cela est probablement dû au fait que François Mitterrand a refusé de s’adresser directement à ses interlocuteurs (voir exemples 6 et 7 ci-dessus). Il a choisi de communiquer avec son interlocuteur en passant par les deux journalistes-animateurs. C’est aussi François Mitterrand qui produit le moins de TA sur l’ensemble des débats.

En ce qui concerne les fonctions allocutive et délocutive, constatons que les TA utilisés en allocution sont utilisés trois fois plus souvent que les TA en délocution. Sur 544 TA au total, 396 (73 %) sont utilisés en allocution et 148 (27 %) en délocution. Les TA en délocution (voir ci-dessus) dominent seulement en 1995. C’est en effet ce débat, entre Jospin et Chirac, qui équilibre cette moyenne; en 2007, les TA allocutifs sont en effet 6 fois plus utilisés que les délocutifs. Les TA en délocution sont plus fréquemment utilisés dans les deux premiers débats que dans les deux derniers. Nous reviendrons à ces phénomènes dans la discussion sur les fonctions pragmatiques.

Enfin, dans tous les débats (à l’exception de 1995), les candidats de droite se servent de plus de TA que leurs homologues de gauche. Lionel Jospin est le seul candidat de gauche qui emploie plus de TA que son adversaire. Cependant, la plupart des TA employés par ce dernier sont pourtant en délocution, à la différence de tous les autres candidats qui montrent une nette préférence pour les TA en allocution.

5.2 Les formes de TA

Regardons à présent la répartition des différentes formes de termes d’adresse dans les six débats de l’entre-deux-tours de 1974 à 2012:

Bien que n’ayant pas inclus (quantitativement) les formes utilisées par les journalistes dans cette étude, ces données sont intéressantes à prendre en considération dans la mesure où elles font partie du cotexte linguistique et situationnel et pouvant ainsi avoir un impact sur les comportements interpellatifs des candidat. e. s. On note une évolution chronologique nette: en 1974 et en 1981, les journalistes utilisent soit Monsieur + prénom + patronyme soit Monsieur + patronyme et toutes les occurrences des journalistes ont la fonction allocutive. En 1988, ils se servent uniquement de la forme Monsieur + patronyme, tandis qu’en 1995, ils s’adressent aux candidats avec prénom + patronyme. En 2007, la femme journaliste se sert de Monsieur Sarkozy et Madame Royal à une seule occasion, au début du débat. Ensuite, il n’y a que des occurrences de prénom + patronyme. En 2012, il y a une tendance mixte et il semble que les journalistes n’aient pas décidé au préalable quelles formes utiliser. En dehors des formes prénom + patronyme, David Pujadas, en 2012, se sert de Monsieur Hollande mais pas de Monsieur Sarkozy, tandis que Laurence Ferrari se sert de Monsieur + patronyme pour les deux candidats.

Pour ce qui concerne l’adressage entre les candidats, la forme que nous considérons comme la plus informelle (madame) est utilisée 79 fois par Nicolas Sarkozy en 2007, tandis que Ségolène Royal n’emploie aucun monsieur. Il est justifié alors de se poser la question de savoir si Nicolas Sarkozy emploie autant cette forme parce qu’il interagit avec une candidate-femme.9[9] Cela ne peut rester qu’une hypothèse. C’est seulement en étudiant un corpus plus important, comportant plusieurs acteurs des deux sexes, il serait probablement possible de se prononcer plus clairement sur l’impact du paramètre du genre sexuel.

Lionel Jospin (en 1995) se démarque des autres candidats par le fait qu’il utilise la formule prénom + patronyme (Jacques Chirac) 25 fois. Le débat de 1995 entre Jacques Chirac et Lionel Jospin est en effet le plus amical des six débats: on assiste à de vraies discussions de fonds sans épisodes durant lesquels les candidats se lancent des invectives. Ce terme d’adresse peut être considéré comme une manifestation d’une certaine connivence entre ces deux candidats. Les autres débatteurs ne se servent pratiquement pas de la formule prénom + patronyme, à l’exception de Hollande qui se sert 12 fois de Nicolas Sarkozy. Enfin, observons que François Mitterrand se démarque des autres avec la forme Monsieur le premier ministre qu’il utilise à 19 reprises en 1988.

Enfin, signalons que, dans tous les débats confondus, la forme monsieur +  prénom + patronyme n’apparaît que trois fois, en 1974 (Monsieur Valéry Giscard d’Estaing et Monsieur François Mitterrand), une fois en 1995 (Monsieur Lionel Jospin) et deux fois en 2007 (Monsieur Nicolas Sarkozy). Il semble donc que ce type de TA soit trop lourd dans la scène générique du débat de l’entre-deux-tours, où les échanges doivent être relativement rapides et percutants.

6 Fonctions pragmatiques des TA dans les six débats

6.1 Les TA allocutifs

Ces formes, rappelons-le, se caractérisent par la propriété de détachement, à savoir qu’elles ne sont pas intégrées à la syntaxe. Au-delà de cette particularité syntaxique, nous cherchons à mettre en lumière les fonctions pragmatiques que jouent ces unités dans les débats de l’entre-deux-tours Nous avons déterminé deux types de fonctions pragmatiques dans notre corpus: les TA en fonction allocutive-interpellative et les TA en fonction allocutive-argumentative.

Les TA allocutifs-interpellatifs sont employés pour la gestion de la parole, c’est-à-dire prendre et garder la parole, mais aussi pour interrompre ou solliciter une réponse de son adversaire. Comme le signale Détrie (2006), ces TA accentuent le lien interlocutif; ils assurent la fluidité de l’échange verbal:

(9)Débat de 1974
VGE: Alors, monsieur Mitterrand, nous allons parler de la politique économique, c’est un autre sujet.
(10)Débat de 1995
JC: Quelle est la conséquence de cette disposition, monsieur Jospin?
(11)Débat de 2007
NS: Madame Royal, est-ce que vous me permettez de dire un mot?
SR: toutes les branches..
NS: Madame, souffrez-vous que je finisse une phrase?

Dans les exemples (10) et (11), la fonction interpellative est tout à fait évidente dans la mesure où le / les TA accompagne / nt des énoncés interrogatifs (“Quelle est la conséquence de cette disposition, monsieur Jospin?” / “Madame Royal, est-ce que vous me permettez de dire un mot?” / “Madame, souffrez-vous que je finisse une phrase?”). Dans l’exemple (9), le TA permet à Valéry Giscard d’Estaing d’interpeller son interlocuteur afin de l’entraîner vers un nouveau thème.

Les TA que nous avons nommés allocutifs-argumentatifs sont plutôt utilisés pour mettre l’allocutaire sous pression, pour le responsabiliser vis-à-vis de son propre discours. Dans ce cadre discursif, ils contribuent à créer une scénographie de domination, où les débatteurs se corrigent l’un l’autre. Ces formes apparaissent dans les séquences les plus polémiques, comme dans l’exemple (12) ci-dessous, issu du débat de 2007, qui comme nous l’avons noté plus haut, est un des débats les plus polémiques. Il s’agit ici du renforcement de l’acte de réfutation:

(12)Débat de 2007
SR: Vous défendez le nucléaire, mais vous ignorez la part du nucléaire.
NS: Non, madame. Non, non, nous avons moitié de notre électricité est d’origine nucléaire, madame
SR: Non, 17 % seulement de l’électricité.
NR: Non, ce n’est pas exact. Ce n’est pas exact, Madame. Ce n’est pas exact. Non madame, n’est pas exact.
SR: Tout cela se verra. Mais si c’est cela.
NS: Non, madame, c’est un choix majeur. Continuons-nous le choix du nucléaire ou l’arrête-t-on?

Si le TA accompagne un face threatening act (ordre, réfutation, reproche), il a pour effet, le plus souvent, de durcir la menace (Kerbrat-Orecchioni, 2010: 28):

(13)Débat de 1995
LJ: Donc, nous sommes en 1995, on ne peut pas toujours, Jacques Chirac, être tourné vers le passé, surtout vraiment vers l’aube, en plus, de cette situation.
(14)Débat de 2007
SR: Tout se tient, la dette et la relance économique se tient.
NS: Madame Royal. La précision n’est pas inutile dans le débat public pour que les Français comprennent ce qu’on veut faire.
(15)Débat de 2012
FH: Eh bien voilà une différence, monsieur Sarkozy, entre vous et moi. Moi, je protège les enfants de la République, vous, vous protégez les plus privilégiés, c’est votre droit.
NS: Mais au nom de quoi, monsieur Hollande, on va considérer que c’est encore la lutte des classes dans les entreprises, que dans une petite entreprise de 30 ou 50 personnes, si les salariés veulent travailler plus pour gagner davantage, si le chef d’entreprise est d’accord, ou au contraire s’il y a un coup dur, si le carnet de commandes diminue, et qu’il faut que chacun puisse s’adapter, c’est la loi, c’est l’État qui va les empêcher de se mettre d’accord?

Certains TA allocutifs-argumentatifs sont utilisés pour confronter l’autre aux failles et aux contradictions de son discours. Les propos sont, grâce au TA, directement associés à son destinateur, ceci afin de le / la responsabiliser d’un dit ou d’un acte que le candidat conteste:

(16)Débat de 1981
VGE: Vous êtes bien changeant, monsieur Mitterrand, parce qu’il y a quelques instants vous nous aviez dit que vous ne saviez pas si vous dissoudriez tout de suite […] puis vous revenez tout à coup en arrière.
(17)Débat de 1988
FM: En réalité, monsieur le Premier ministre, on ferait peut-être mieux de dire que, dans la lutte contre le chômage, il y a eu continuité, continuité dans l’échec, que le chômage a continué de s’aggraver.
(18)Débat de 2012
NS: Monsieur Hollande, ne fuyez pas une nouvelle fois. L’impôt sur la fortune, nous sommes le seul pays d’Europe qui l’avons gardé.
FH: Eh bien voilà une différence, Monsieur Sarkozy, entre vous et moi. Moi, je protège les enfants de la République, vous, vous protégez les plus privilégiés, c’est votre droit.

6.2 Les TA délocutifs

Les TA délocutifs sont plus délicats à traiter lorsqu’il s’agit des fonctions pragmatiques. Considérons d’abord la situation d’énonciation des face-à-face: en principe, il s’agit d’une interaction entre deux participants (les candidats à la présidentielle). Les journalistes ne sont présents, en principe, que pour organiser le débat, introduire les thèmes, contrôler le temps, sans faire partie à proprement parler de l’interaction, bien que les débatteurs s’adressent parfois à eux.10[10] Pour ce qui est des téléspectateurs, il leur est évidemment impossible de participer à l’interaction. Comme le signale Kerbrat-Orecchioni (2010:14), dans le contexte médiatique, caractérisé par un “double niveau de réception” le TA en fonction délocutive sert indirectement à informer les auditeurs de l’identité des intervenants. Les TA délocutifs jouent également un rôle essentiel dans l’interaction (sur un axe de rapprochement vs de distanciation) entre les participants.

Ainsi, dans les exemples (19) à (21), les candidats ne s’adressent plus directement à leurs adversaires, mais, dans une forme de discours narrativisé, ils prennent ainsi à témoins les journalistes et les téléspectateurs:

(19)Débat de 1995
LJ: Quand j’écoute Jacques Chirac, je n’entends que des généralités sur le système d’éducation.
JC: Parce que je trouve que monsieur Jospin ne manque pas d’audace, lui qui a été près de dix ans conseiller de Paris.
(20)Débat de 2007
NS: Madame Royal ose employer le mot «immoral.» C’est un mot fort.
NS: Madame Royal ne m’en voudra pas, mais a évoqué tous les sujets en même temps, elle risque de les survoler et de ne pas être assez précise.
(21)Débat de 2012
NS: Monsieur Hollande vient de dire qu’on a été en retard, qu’on n’a rien fait: 180 millions d’heures payées, c’est plus d’un milliard d’euros.
FH: Donc, la proposition de monsieur Sarkozy n’est pas du tout appropriée à l’immigration légale.

Les TA des exemples (19) à (21) témoignent tout d’abord d’une prise de distance vis-à-vis de l’échange avec l’interlocuteur. Compte tenu de la scène d’énonciation des face-à-face, ainsi que de la proximité physique des candidats, le fait de s’exprimer ainsi, à la troisième personne, tout en étant en face de son interlocuteur, créé un effet d’irrévérence vis-à-vis de celui-ci. Cette irrévérence est bien sûr plus ou moins forte en fonction de la teneur de l’échange. Ainsi, dans l’exemple (20), le premier énoncé (“Madame Royal ose employer le mot ‘immoral’. C’est un mot fort.”), où la critique de Nicolas Sarkozy adressée à son interlocutrice est explicite et ne touche qu’à l’emploi d’un mot, nous semble moins irrévérencieux que dans le deuxième énoncé (“Madame Royal ne m’en voudra pas, mais a évoqué tous les sujets en même temps, elle risque de les survoler et de ne pas être assez précise.”) où la critique touche aux compétences (argumentatives) de son interlocutrice. L’interprétation des fonctions pragmatiques des TA délocutifs comme marqueurs d’une prise de distance, voire d’ironie, est affaire de contexte. Ainsi en 1974, les TA délocutifs employés par les deux candidats constituent le plus souvent une marque de politesse, tandis que dans les débat de 1988, 2007 et 2012, ces deux derniers en particulier, l’emploi de ces formes engendre beaucoup plus de distance et d’hostilité entre les deux débatteurs. En revanche, en 1995, Lionel Jospin utilise Jacques Chirac en délocution dans des séquences où il résume la politique de son adversaire; des propos contre lesquels Lionel Jospin argumente par la suite, sans ironie ou sarcasme, ce qui crée une vraie structure dialectique du discours.

7 Bilan et discussion

D’un point de vue quantitatif, cette étude nous a permis de constater que dans l’intégralité des débats de l’entre-deux-tours (1974–2012), les termes d’adresse en emploi allocutif (adresse directe) sont plus nombreux qu’en emploi délocutif (adresse indirecte): 395 allocutifs vs 148 délocutifs, 73 % vs 27 %. De 1974 à 2012, le nombre de termes d’adresse a augmenté (d’environ 80 en 1974 à environ 120 en 2012), ce que l’on peut sans doute interpréter comme une préférence personnelle du candidat Nicolas Sarkozy en particulier, qui est présent dans les deux derniers débats (2007 et 2012). On constate également une nette augmentation des tours de parole dans les deux derniers débats en parallèle à l’augmentation des termes d’adresse allocutifs.11[11]

Concernant les fonctions pragmatiques des termes d’adresse, rappelons qu’à l’intérieur du groupe des allocutifs, deux fonctions principales ont été décelées: la fonction allocutive-interpellative et la fonction allocutive-argumentative; ce dernier groupe étant largement majoritaire. Comme énoncé dans notre hypothèse (section 3), les termes d’adresse ont des fonctions argumentatives déterminantes quant à la gestion du débat par les deux candidats: celles de cibler l’allocutaire et de renforcer l’acte de parole de base. En fonction du contexte, différents effets pragmatiques apparaissent: soit les termes d’adresse fonctionnent comme adoucisseurs − on amène la critique dans un emballage poli –, soit comme renforçateurs de l’acte de contredire l’allocutaire. Dans le contexte médiatique du face-à-face, les candidats ne s’adressent pas toujours directement à leur interlocuteur, mais prennent les journalistiques et les téléspectateurs à témoin en reprenant les propos de l’autre dans un discours narrativisé: ces termes d’adresse en fonction délocutive sont employés le plus souvent pour marquer une prise de distance vis-à-vis de l’échange. En fonction du contexte situationnel, les termes d’adresse en fonction délocutive peuvent couvrir des usages allant de simples marqueurs de politesse (débats de 1974 et 1995 en particulier) aux marqueurs de distance, d’ironie, voire d’impolitesse et d’hostilité (débats de 1981, 1988, 2007 et 2012 en particulier).

Tout au long des débats des quarante dernières années − le débat de 1995 mis à part −, les candidats représentant la droite française emploient plus de termes d’adresse (Monsieur / Madame + patronyme) que leurs contradicteurs représentant la gauche française. On peut se demander s’il s’agit là simplement de préférences individuelles de la part des candidat. e.s ou bien de traditions discursives divergentes de ces deux familles politiques. À partir des résultats de cette première étude, il sera intéressant d’approfondir l’analyse des relations entre l’emploi des termes d’adresse et le paramètre des genres sexuels d’un côté et l’emploi des termes d’adresse et l’orientation idéologique de l’autre.

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Published Online: 2016-6-7
Published in Print: 2016-6-1

© 2016, Françoise Sullet-Nylander, published by de Gruyter

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